venezia

Les deux amitiés

 

 


 

 

Caspar David Friedrich 1774-1840

La lune s’élevant au-dessus de la mer, vers 1821

Huile sur toile, St Pétersbourg, Musée de l'Ermitage

 

Les deux amitiés

Il est deux Amitiés comme il est deux Amours.
L'une ressemble à l'imprudence ;
Faite pour l'âge heureux dont elle a l'ignorance,
C'est une enfant qui rit toujours.
Bruyante, naïve, légère,
Elle éclate en transports joyeux.
Aux préjugés du monde indocile, étrangère,
Elle confond les rangs et folâtre avec eux.
L'instinct du coeur est sa science,
Et son guide est la confiance.
L'enfance ne sait point haïr ;
Elle ignore qu'on peut trahir.
Si l'ennui dans ses yeux (on l'éprouve à tout âge)
Fait rouler quelques pleurs,
L'Amitié les arrête, et couvre ce nuage
D'un nuage de fleurs.
On la voit s'élancer près de l'enfant qu'elle aime,
Caresser la douleur sans la comprendre encor,
Lui jeter des bouquets moins riants qu'elle-même,
L'obliger à la fuite et reprendre l'essor.
C'est elle, ô ma première amie !
Dont la chaîne s'étend pour nous unir toujours.
Elle embellit par toi l'aurore de ma vie,
Elle en doit embellir encor les derniers jours.
Oh ! que son empire est aimable !
Qu'il répand un charme ineffable
Sur la jeunesse et l'avenir,
Ce doux reflet du souvenir !
Ce rêve pur de notre enfance
En a prolongé l'innocence ;
L'Amour, le temps, l'absence, le malheur,
Semblent le respecter dans le fond de mon coeur.
Il traverse avec nous la saison des orages,
Comme un rayon du ciel qui nous guide et nous luit :
C'est, ma chère, un jour sans nuages
Qui prépare une douce nuit.

L'autre Amitié, plus grave, plus austère,
Se donne avec lenteur, choisit avec mystère ;
Elle observe en silence et craint de s'avancer ;
Elle écarte les fleurs, de peur de s'y blesser.
Choisissant la raison pour conseil et pour guide,
Elle voit par ses yeux et marche sur ses pas :
Son abord est craintif, son regard est timide ;
Elle attend, et ne prévient pas.

 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)

(Recueil : Elégies)

 

Illustration musicale :Cramer (1771-1858)

Concertos for Piano and Orchestra 

London Mozart Players: Howard Shelley

Extrait proposé : Piano Concerto n°7, op.56 Larghetto 

Vos commentaires

1 Le Mardi 18 Mars 2008 à 17:58 GMT+2, par jardinbaroque

Contrairement à Marceline, je ne dirais pas qu'il existe deux amitiés, mais qu'elle n'est qu'une mais peut prendre différents visages. Il y a un temps pour chacun d'eux; on peut aussi les voir tous à la fois.
L'essentiel reste la sincérité, le courage d'aimer comme celui de réaliser que les chemins divergent et se séparent parfois.
Merci pour ce beau poème.

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