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Les comptes de Guillaume

Les cavaliers (milites) de Guillaume le Conquérant au combat,
la lance est encore utilisée comme arme de jet

Tapisserie de Bayeux, XIe s. Avec autorisation spéciale de la Ville de Bayeux

« Le duc des Anglo-Saxons, Harold, avait promis par serment à son ami Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, que si jamais il devenait roi d’Angleterre il partagerait la couronne avec lui. Quand il fut roi, il oublia son serment. Guillaume, irrité, réunit une foule d’aventuriers et il d’embarqua pour l’Angleterre. Il vainquit Harold à Hastings, conquit tout le pays et le partagea avec ses compagnons."

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20 ans après son couronnement, Guillaume le Conquérant veut tout connaître de ses biens et de ses gens. En 1086, il lance une vaste enquête administrative à travers le royaume d’Angleterre. Son but : donner une base solide à l’établissement de l’impôt royal. De ce recensement minutieux naîtra le « Domesday Book », témoignage de la remarquable efficacité de l’administration normande, sans égale en Europe. Noël anglais et studieux pour Guillaume le Conquérant et sa Cour en cette fin d’année 1085. Ils travailleront 5 jours. Il n’en faut pas moins pour mettre au point les dernières modalités du projet auquel le roi d’Angleterre réfléchit depuis déjà plusieurs années : dénombrer les populations, dresser l’inventaire des biens fonciers et chiffrer leurs revenus dans la majeure partie de son royaume.

Initiale illustrée des Gesta Normannorum ducum de Guillaume de Jumièges.
L'auteur est représenté remettant au duc le manuscrit de l'œuvre rédigée vers 1071-1072. (Copie de la main d'Orderic Vital, abbaye de Saint-Evroult, 1er quart du XIIe s.)
Bibliothèque municipale de Rouen

Véritable méthode « tour du propriétaire », l’enquête s’annonce sans précédent. Son enjeu financier est primordial pour le roi. Les campagnes militaires qu’il faut mener sur le continent pour défendre ses possessions normandes contre le roi de France coûtent cher. Le sol anglais n’est pas à l’abrit des invasions danoises et il faut se tenir prêt à parer toute éventualité. Sans parler de son goût du faste. Or l’essentiel de ses ressources et issu des revenus de ses juridictions et de ses possessions propres ainsi que des revenus attachés à sa suzeraineté. Seul un travail au plus près du terrain lui permettra de connaître l’exacte étendue de ses richesses et de celles de ses sujets. C’est qu’en 20 ans de règne le découpage de l’Angleterre, de redistributions en confiscations, a connu plus d’un bouleversement. La liste des tenants en chef, ces barons-vassaux ayant reçu du roi leurs fiefs et domaines, a besoin d’une solide remise à jour. Guillaume déteste le désordre. Ce véritable recensement sera effectué avec méthode et exhaustivité. L’enquête porte sur trois périodes distinctes : avant la conquête normande, puis à l’époque de la redistribution des terres et enfin sur la période actuelle.

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Dés le début de 1086, les commissaires de Guillaume sont lancés sur les routes, une longue liste de questions en main. Sept circuits d’investigation principaux ont été déterminés. Une deuxième vague d’inspecteurs les talonne pour vérification. Le roi veut éviter tout risque de fraude ou de collusion. La tâche des uns et des autres est rude, parfois même risquée. Leur travail suscite souvent l’hostilité de la population. Pensez donc, on exige une déclaration sur l’honneur pour le moindre porc ! Qui plus est, les informations doivent être présentées et attestées devant un jury. Y siège bien sûr le shérif, représentant du roi qui a un rôle militaire et fiscal. Des bagarres éclatent çà et là. Certaines seront sanglantes. Difficile de tenir à la lettre un rôle à mi chemin entre l’agent recenseur et l’agent du fisc ! Mais les enquêteurs royaux ne doivent pas faillir à leur mission. Pas un arpent de terre, pas un seul bœuf, pas un seul etang, pas un seul moulin, pas un seul serf, ne doit manquer sur leurs tablettes. Les terres appartenant au roi, les revenus qu’il peut espérer tirer de chaque comté pour une année, les possessions des barons ou des tenants en chef, les seigneuries : tout ce qui peut être comptabilisé doit l’être. L’objectif est d’accroître les droits et les ressources du roi. N’échappe au recensement que quelques comtés et quelques villes comme Londres et Winchester qui bénéficient d’un régime fiscal particulier. La minutie est de mise. La célérité aussi. Les clercs du roi attendent à la Trésorerie royale de Winchester où les précieuses données sont rassemblées ; L’ouvrage qui en résultera restera dans les mémoires sous le nom de ‘Domesday Book », c’est-à-dire le livre du jugement dernier, car comme devant le seigneur on ne peut rien cacher ! C’est dire combien les contemporains prisent peu la rigueur et les intrusions indiscrètes de cet inventaire peu banal et sans appel. La réalisation de cette enquête achève de faire de l’Angleterre un Etat organisé à l’image de la Normandie. Consacrant par là même son assimilation et sa domination dans les structures comme dans la langue. Les résultats sont traduits en français, puis en latin dans le texte final.

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Le processus de genèse du village anglais est, bien entendu, lent et complexe; cependant on relève qu'à partir du 10è siècle les fermes ou hameaux dispersés sont souvent remplacés par des établissements groupés et organisés selon un plan régulier. Des parcelles de taille plus ou moins égale sont alignées le long d'un ou plusieurs axes principaux. Le seigneur disposait parfois d'une parcelle plus importante ceinte d'un fossé ou d'une enceinte. L'église paroissiale se trouvait en général à proximité. A la suite de la Conquête normande, la résidence du seigneur fut souvent transformée en château à motte et basse-cour. Une partie des terres du village de type manorial appartenait au domaine du seigneur : les terres qu'il exploitait lui-même et sur lesquelles les habitants du villages étaient obligés de travailler un certain nombre de jours par an. Le village était de plus entouré de grandes parcelles non clôturées destinées au labour. Chaque champ était morcelé en bandes étroites que se partageaient les villageois. Le Domesday Book révèle aussi que les villages disposaient de pâturages communaux ainsi que de forêts pour le bois de construction et de chauffage. On retrouve parfois aussi des mentions de moulins ou d'autres activités artisanales, telles que des forges ou des fours de potiers.

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Des données récoltées au travers de cet énorme enquête cadastrale, il a été déduit que l’Angleterre totalisait près de deux millions d’âmes. Plus des deux tiers sont des vilains anglo-saxons. Le catalogue des tenants en chef de Guillaume comptabilise seulement 1100 noms, essentiellement normands ou français. Tut comme ceux des 8000 ou 10000 arrière-vassaux. Le « Domesday Book » fait la preuve que c’est la minorité immigrée qui dirige le pays. Après la conquête, la famille de Guillaume s’est arrogée la part du lion. Si l’on additionne les fiefs distribués aux proches du roi-duc, on découvre qu’une petite vingtaine de personnes contrôle plus de la moitié de l’Angleterre. Leurs noms se lisent comme un bottin mondain : les Brionne, Les Baudoin, les Montgomery-bellême… Il en est moins que de châteaux. L’ampleur de ce travail de compilation est telle que l’ouvrage ne sera achevé qu’au début du XIIème siècle, sous le règne d’Henry Beauclerc. Et il faudra attendre 1783 pour que le Gouvernement anglais publie le document !

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