Lundi 11 Septembre 2006
L'effondrement des empires
Par VENEZIA, Lundi 11 Septembre 2006 à 06:38 GMT+2 dans La hotte du colporteur
Ce matin en nous levant, beaucoup d’entre nous vont se dire « tient ça s’est passé il y a déjà 5 ans » et là, bien sûr nous allons nous rappeler deux tours s’effondrant tel des châteaux de cartes. Certes cela reste un évènement tragique, mais pour ma part je voudrais réveiller nos mémoires, et vous parler d’un autre événement, bien plus ancien, qui lui aussi a eu lieu un 11 septembre. Ce fut en l’an 910, et icela commence par une construction. Mais laissez moi commencer par le début.
Le 11 septembre 910 par acte de donation, Guillaume comte d’Auvergne, de Velay, Duc d’Aquitaine, cède à l’église romaine, pour le salut de son âme, sa « villa de cluni », ainsi que toutes possessions attenantes, aussi bien matérielles qu'humaines, afin que celle-ci y fonde un monastère.
Dans cet acte 4 clauses fondamentales y sont imposées :
- L’obligation du strict respect de la règle de Saint Benoît
- L’exemption de toute sujétion temporelle, celle des rois et des seigneurs, ou spirituelle, celle des évêques, hormis celle du pape.
- La garde des apôtres Pierre et Paul, et la défense du souverain pontife.
- L’obligation expresse de s’adonner avec le zèle le plus ardent, aux œuvres quotidiennes de la miséricorde envers les pauvres , les indigents, les étrangers, les voyageurs.
6 abbés oeuvrèrent pour faire de Cluny l’une des plus grandes abbayes et église du monde jusqu’à la construction de Saint Pierre de Rome au XVIème siècle :
BERNON (910-927), qui avec de pauvres moyens réussit à construire la 1ère des 3 abbatiales.
ODON (927-942), qui s’installa avec sa bibliothèque personnelle, représentant à l’époque plus de cent volumes. La musique avait une place essentielle dans sa vie, puisqu’elle orientera pendant des siècles, le chant sacré Clunisien.
AYMAR (942-963) : bien que son abbatiat ne dura qu’environ 6 ans, il sut accroître le rayonnement du monastère, et présida en 948 la mise en chantier de Cluny 2.
MAYEUL DE FORCALIER (963-994) : il sera un abbé de haut renom dans la dévotion populaire, et se liera avec les grands de son époque. Il oeuvrera à la réforme de grands monastères.
ODILON DE MERCOEUR (994-1049) : il apparaît comme le véritable fondateur de l’Ordre de Cluny. Sous son abbatiat se confirmeront les dimensions définitives du monde Clunisien. Conseiller et conciliateur des princes, il amorcera en outre, l’idée d’une reconquête sur les musulmans d’Espagne, et avec lui prendra aussi corps une notion nouvelle d’empire monastique, marquant le rôle prépondérant que joua Cluny au cours de son histoire.
HUGUE DE SEMUR (1049-1109) : à 25 ans il sera l’abbé d’un monastère devenu chef d’ordre incontesté et respecté d’un empire monastique étendu à l’Europe entière. La communauté est forte à cette époque de 350 moines, c’est le va et vient des puissants et des humbles, tous se pressent aux portes de l’abbaye. Les campagnes de travaux vont bon train, infirmerie, hospices, réfectoires, la mise en chantier de Cluny 3. Les têtes couronnées d’Europe subviennent aux travaux d’agrandissement, et pourvoient à l’enrichissement de l’abbaye. Le rythme accéléré des affiliations de grands monastères, d’Angleterre, d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne et de Pologne, font de Cluny une capitale spirituelle.
A ces six moines, il conviendrait d’ajouter celui qui fut peut être considéré comme le 7ème mais non moins négligeable, et qui à sa mort laisse une abbaye très prospère :
PIERRE DE MONTBOISSIER DIT PIERRE LE VENERABLE (1109-1122) : abbé schismatique, il fut déposé par le pape Calixte II, issu, comme bien d'autres papes, de Cluny, après 13 années d’un abbatiat qui, s’il avait bien commencé, dégénéra dans le tumulte et un faste que ne saura supporter d’avantage la communauté de ses moines.
A son avènement, la société est entrée dans une nouvelle ère, structurelle, politique, et économique. Cette mutation annonçant le déclin de la société féodale, dont Cluny est issu, ne touchera réellement cette grande institution que 3 siècles plus tard. Longtemps le pouvoir de Cluny vient du fait qu’elle est indépendante de tout pouvoir politique, rattaché au saint siège, elle jouit en fait d’une importante autonomie en raison de son éloignement. L’abbaye connaîtra donc un développement très rapide, et son rayonnement, tant économique qu’intellectuel, couvre toute l’Europe. Prés de 1450 maisons et 10000 moines dépendent de l’abbaye au début du XIIème siècle. Cluny est alors le plus grand ordre monastique d’occident. C’est aussi grâce à la personnalité de ses abbés, et à leur longévité que l’abbaye prit vite de l’essor. Très puissants, ils choisissaient eux-mêmes leur successeurs et rivalisaient avec le pape. Cluny a été longtemps le centre d’un véritable empire, son organisation reposait sur une centralisation du pouvoir, dévolu à l’abbé, avec les risques que cela supposait. Au XIIème siècle l’ordre de Cluny compte prés de 200 prieurés, La Charité sur Loire, Sauvigny, Saint Martin des Champs prés de Paris, etc.…. Mais alors qu’à l’origine Cluny prône la réforme contre les vices dont souffre l’église, prise dans l’étau des liens féodaux, du monde laïc, elle est accusée à son tour d’un trop grand enrichissement, et d’un pouvoir temporel excessif. L’ordre de Cluny finit par perdre de son influence spirituelle, lors de l'éclosion, au XIème et au XIIème siècles, de nouveaux ordres inspirés d’un idéal de pauvreté et d’austérité : Cîteaux, La Chartreuse..etc. C’est donc en opposition complète avec ce qui sera l’idéal cistercien, pour lequel Saint Bernard disputera âprement avec Pierre le Vénérable, que Cluny deviendra l’un des principaux foyers de vie artistique et intellectuelle en Occident.
Mais déjà de sérieuses difficultés apparaissent : l’économie domaniale autarcique, fondée sur l’exploitation en faire-valoir direct, jusqu’alors pratiqué et, seule monnaie d’échange, n’a plus cours. Dans l’économie monétaire qui lui succède, l’ordre s’endette. La fréquentation de l’école monastique se déplace, quant à elle, vers les écoles cathédrales, tandis que d’autres ordres monastiques se créent et s’affirment. Cîteaux? sous l’impulsion de Bernard, abbé de Clairvaux, viendra contredire et concurrencer Cluny, la grande Chartreuse fondée par Saint Bruno, qui appellera aux déserts les plus mystiques, Fontevraud, fondée par Robert d’Arbrissel, qui, quant à elle, vit accueillir ses moniales,etc. Cluny n’est plus la seule, et il faut ajouter à cela le désir d’autonomie des grands monastères, Anglais et Allemands jusqu’alors affiliés à l’ordre. Mais si l’abbaye – mère est à cette époque, au plus fort de sa communauté avec le nombre de ses moines, et si quelque 1200 religieux et prieurs, peuvent s’y rassembler en chapitre général, cette vision de la plénitude de l’ordre, ne suffira pas à masquer les autres difficultés, intérieures celles-là. Le rayonnement de l’Ordre diminue durant le XIVème siècle. Elle est pillée durant les guerres de religion, les plus précieux ouvrages de sa bibliothèque ont été perdus à jamais. Fermé à la révolution, le domaine, en 1798, est partagé en lots par la municipalité et vendu. Les moines, quant à eux, retournèrent, pour la plupart, à la vie civile. Plus tard suivra le démantèlement de ces parcelles, vendues sans scrupules aucun par des marchands peu soucieux de la richesse d’un tel patrimoine. Perdu à jamais, ce bien inestimable sera réduit à l’état de carrière de pierres, et ce n’est que bien des années plus tard, après de nombreuses négociations du gouvernement de l’époque, que la destruction du domaine sera stoppée. De ce massacre, seuls subsistent aujourd’hui les bras sud du grand et du petit transept, ainsi que le clocher dit « de l’eau bénite ». Ainsi, s’il m’est permis en ce jour d’établir un parallèle entre l’histoire de Cluny et les évènements du 11 septembre 2001, je ne peux que constater qu’un même fléau aura causé leur perte : la soif du pouvoir, qui fini tôt ou tard par détruire ce que nous mettons des années à bâtir. Si de tels évènements se reproduisent, c’est que nous demeurons incapables d’en tirer les leçons qui s’imposent, et, de ce fait, il y a fort à penser que d’autres 11 septembre viendront noircir un peu plus notre histoire, à moins que notre conscience s’éveille subitement. Mais là, hélas, je crois qu’il s’agit d’une utopie.




